La présidente du Mexique, Claudia Sheinbaum, a proposé dimanche de rendre hommage aux peuples indigènes en rebaptisant un col montagneux qui porte actuellement le nom du conquistador espagnol Hernán Cortés. Lors d'une cérémonie organisée sur les lieux, elle a déclaré : « Aujourd'hui, je vous propose que nous cessions d'appeler cet endroit 'Paso de Cortés', car des peuples y sont passés bien avant lui. » Elle a suggéré de le renommer « Paso de los Pueblos Indígenas » (le col des peuples indigènes). Cette annonce s'inscrit dans une politique plus large de valorisation du passé préhispanique du pays, une tendance qui s'est accentuée sous l'administration de son prédécesseur et mentor politique, Andrés Manuel López Obrador.
Un passage chargé d'histoire entre deux volcans mythiques
Le Paso de Cortés est un col de haute montagne situé dans le centre du Mexique, entre les volcans Popocatépetl et Iztaccíhuatl, à environ 3 400 mètres d'altitude. Ce passage stratégique permet de relier la vallée de Mexico à la région de Puebla, et il offre des vues spectaculaires sur les deux géants enneigés, qui occupent une place importante dans la mythologie nahuatl. Selon les chroniques coloniales, c'est par ce col que Hernán Cortés et ses troupes ont traversé la sierra en 1519, avant de marcher sur Tenochtitlán, la capitale de l'empire aztèque, qu'ils réussiront à conquérir en 1521 après un siège meurtrier.
Le nom « Paso de Cortés » est donc un héritage direct de la conquête espagnole, une période que de nombreux Mexicains considèrent comme le début de quatre siècles de domination coloniale et d'oppression des peuples autochtones. La proposition de la présidente vise à réécrire symboliquement cette toponymie pour mettre en avant les civilisations qui ont occupé ces terres bien avant l'arrivée des Espagnols, comme les Aztèques, les Tlaxcalteques ou les Chichimèques, qui fréquentaient ces montagnes pour des raisons rituelles et commerciales.
Un geste qui prolonge une politique de « décolonisation » des symboles
Claudia Sheinbaum, qui est la première femme à occuper la présidence du Mexique, a déjà fait de la réhabilitation de la mémoire indigène une priorité. Lorsqu'elle était maire de Mexico, elle avait notamment milité pour rebaptiser le célèbre cyprès de la capitale connu sous le nom de « l'arbre de la nuit triste ». Selon la légende, c'est près de cet arbre que Hernán Cortés aurait pleuré après avoir subi une cuisante défaite face aux Aztèques lors de la « Noche Triste » du 30 juin 1520. Le lieu a été officiellement renommé « arbre de la nuit victorieuse », afin de célébrer la résistance indigène plutôt que la défaite des conquistadors.
Cette initiative avait été saluée par les mouvements indigenistes, mais critiquée par certains historiens conservateurs. La nouvelle proposition concernant le Paso de Cortés s'inscrit dans la même logique. Il ne s'agit pas seulement de changer un nom sur une carte, mais de transformer le récit national pour reconnaître la profondeur et la richesse des cultures précolombiennes, ainsi que la violence de leur soumission. Dans son discours, Sheinbaum a souligné que « des peuples sont passés bien avant » Cortés, rappelant que les volcans eux-mêmes étaient considérés comme des divinités par les anciens Mexicains.
Des relations diplomatiques tendues avec l'Espagne
Cette décision intervient dans un contexte de relations bilatérales tendues entre le Mexique et l'Espagne. En 2019, le président Andrés Manuel López Obrador avait envoyé une lettre au roi Felipe VI et au pape François pour exiger des excuses officielles de la couronne espagnole et de l'Église catholique pour les « abus et spoliations » commis pendant la conquête et la colonisation, qui a duré près de trois siècles. L'Espagne avait alors fermement rejeté cette demande, estimant que la conquête appartenait au passé et que les relations bilatérales devaient se tourner vers l'avenir.
Claudia Sheinbaum, qui a pris ses fonctions en octobre 2024, a repris à son compte cette revendication. À plusieurs reprises, elle a réaffirmé que le Mexique attendait des excuses formelles de l'Espagne, tout en insistant sur le fait que cela ne devait pas nécessairement altérer les liens commerciaux et culturels entre les deux pays. Cette position a provoqué un certain malaise diplomatique, d'autant que l'Espagne a toujours été un partenaire économique majeur du Mexique au sein de l'Union européenne.
Selon des informations rapportées par la presse locale, le roi Felipe VI aurait finalement reconnu en mars 2026 « l'existence de nombreux abus » pendant la conquête espagnole de l'Amérique au XVIe siècle. Cette déclaration, bien que qualifiée de « timide » par certains analystes, représente un pas important dans la reconnaissance des torts historique de l'Espagne. Elle a été interprétée comme une réponse indirecte aux demandes répétées du Mexique, même si elle ne constitue pas des excuses formelles au sens strict.
La question indigène, un enjeu central du mandat de Sheinbaum
Au-delà de la symbolique des noms, la présidente Sheinbaum a fait de la question indigène un axe central de son programme politique. Fille d'une famille d'origine juive lituanienne et bulgare, elle a grandi dans un milieu intellectuel de gauche et a travaillé pendant des années sur les questions de développement durable et d'inégalités sociales. Sous son mandat, le gouvernement mexicain a lancé plusieurs programmes destinés à améliorer les conditions de vie des communautés autochtones, notamment dans les domaines de la santé, de l'éducation et des infrastructures. Elle a également créé une commission nationale chargée de réviser les manuels scolaires afin d'y intégrer une vision plus équilibrée de l'histoire, valorisant les apports des civilisations préhispaniques et dénonçant les violences de la colonisation.
Ce tournant mémoriel s'accompagne aussi d'initiatives concrètes sur le terrain archéologique. Le gouvernement a investi dans la restauration de sites précolombiens, comme la zone archéologique de Teotihuacan ou l'enceinte du Templo Mayor à Mexico, tout en encourageant les communautés indigènes à participer à la gestion de ces sites. L'objectif est de passer d'une narration centrée sur les conquistadors et les vice-rois à une narration qui met en avant les civilisations originelles et leur héritage vivant.
Des réactions mitigées au sein de la société mexicaine
L'annonce de rebaptiser le Paso de Cortés a suscité des réactions contrastées au Mexique. Pour de nombreux intellectuels et militants indigenistes, cette mesure est une avancée bienvenue, mais insuffisante. Ils rappellent que des milliers de rues, de places et de monuments portent encore des noms de conquistadors, de colonisateurs ou de dirigeants de l'ère coloniale. D'autres estiment que changer les noms ne résout pas les problèmes profonds de racisme et de marginalisation que subissent encore les peuples autochtones aujourd'hui, et appellent à des actions plus structurelles.
À l'inverse, certains secteurs conservateurs et hispanophiles ont critiqué la proposition, y voyant une « réécriture de l'histoire » et un acte d'hostilité envers l'héritage espagnol. Ils soulignent que la culture mexicaine est le fruit d'un métissage complexe entre les traditions indigènes et européennes, et que le nom de Cortés fait partie intégrante de l'histoire nationale. Le débat n'est pas nouveau : en 2021, à l'occasion du 500e anniversaire de la chute de Tenochtitlán, des voix s'étaient déjà élevées pour demander le déboulonnage de la statue de Cortés à Mexico, mais la statue avait finalement été déplacée sans trop de controverses.
Malgré ces critiques, la présidente Sheinbaum semble déterminée à poursuivre cette politique mémorielle. Dans son discours, elle a insisté sur le fait que « les peuples indigènes ont une histoire millénaire qui doit être honorée et respectée ». Elle a également annoncé la création d'un comité consultatif composé d'historiens, de représentants des communautés autochtones et de membres de la société civile, chargé de réfléchir à d'autres changements de toponymie à travers le pays. Ce comité pourrait notamment examiner les noms de lieux faisant référence à des figures de la conquête ou à des événements ayant entraîné des massacres de populations locales.
Un pas de plus vers une réconciliation historique ?
La question de la mémoire reste profondément ancrée dans la politique mexicaine. Le gouvernement actuel cherche à construire un récit national qui reconnaisse pleinement les souffrances infligées aux peuples originels, tout en favorisant un dialogue avec les nations qui ont participé à cette histoire. Le renommage du Paso de Cortés en « Paso de los Pueblos Indígenas » n'est peut-être qu'un geste symbolique, mais il s'inscrit dans une dynamique plus vaste de réappropriation de l'histoire par les descendants des civilisations précolombiennes.
D'ici aux prochaines élections de 2030, la question des symboles et de la mémoire continuera sans doute de marquer l'agenda politique mexicain. Les peuples autochtones représentent environ 21 % de la population du pays, répartis en 68 groupes linguistiques. Leur participation active à la vie politique et sociale est de plus en plus visible, notamment à travers des mouvements comme celui du Congrès national indigène, fondé en 1996 par l'Armée zapatiste de libération nationale. Dans ce contexte, la proposition de Claudia Sheinbaum semble répondre à une demande sociale profonde, même si les modalités et la portée exacte de ce changement de nom restent à définir.
En attendant, le Paso de Cortés continue d'être un lieu très fréquenté par les touristes, les randonneurs et les amoureux de la nature. Situé à une heure de route de Puebla et à deux heures de Mexico, il offre des sentiers menant vers les pentes du Popocatépetl, actuellement en activité modérée, et de l'Iztaccíhuatl, endormi. Les autorités locales ont annoncé que de nouveaux panneaux d'information seront installés, expliquant l'histoire préhispanique du lieu et le rôle qu'il jouait dans les échanges entre les différentes cultures de la région. Il ne reste plus qu'à savoir si le nom officiel sera modifié sur les cartes et les documents administratifs, une procédure qui nécessitera un décret présidentiel et l'approbation de l'Institut national de statistique et de géographie.
Quoi qu'il en soit, cette annonce confirme la volonté de la présidente mexicaine de faire de la reconnaissance des peuples indigènes une marque de son mandat. En s'attaquant aux symboles de la conquête, elle cherche à créer un nouveau mythe fondateur pour une nation plurielle, où chaque communauté peut enfin trouver sa place dans le récit commun. Loin de se limiter à une simple question de vocabulaire, cette démarche interroge les fondements de l'identité mexicaine et la manière dont elle se projette dans l'avenir.
Source: MSN News